Les églises en France Ni désolation, ni consolation

Article pouvant être lu en 11 minute(s), hors éléments éventuels audio ou vidéo
Partages

PATRIMOINE RELIGIEUX

En 2014, Patrimoine Environnement me demandait un l’état des lieux sur la situation des églises en France pour sa revue annuelle Patrimoine et Cadre de vie (N° 193). Je vous livre ici une copie de cet article, même si les chiffres mentionnés datent un peu.

Voici le texte :

COUV Patrimoine et cadre de vie 193Les églises en France
Ni désolation, ni consolation

Doit-on désespérer de la situation quand on regarde l’état sanitaire des églises en France ?

A en croire certains articles de presse repris en boucle et à mesurer la teneur de nombreux commentaires sur internet, Oui !

Si l’on étudie sérieusement la question avec des outils et des informations crédibles, si l’on compare des situations semblables dans d’autres pays occidentaux, la réponse est nettement moins catégorique et peut-être plus optimiste.

Mais quelle que soit la réponse, une saine vigilance demeure et des réponses doivent être apportées aux églises menacées.


Dans la presse on lit ou entend trop souvent qu’en France « d’ici à 20 ans, entre 5 et 10 000 édifices cultuels pourraient avoir disparu de l’horizon » (cf. Le Figaro du 31 janvier 2013). L’estimation repose sur l’hypothèse qu’il existerait près de 100 000 édifices religieux, soit en moyenne 2.5 par commune. L’estimation, reprise en boucle, a de quoi inquiéter. Mais pourquoi 5 % ? Pourquoi 10% ? Et sur quelle base appuyer ces pourcentages ? A titre de comparaison, une enquête du National Churches Trust, réalisée en 2010, estimait 7 à 8 % des 47 000 églises d’Angleterre en état médiocre ou très médiocre, soit entre 3 290 et 3760 lieux de culte en mauvais état. Mais comparaison vaut-elle raison ?

Avant de comparer avec nos voisins et nos cousins, reprenons l’étude depuis le début. Force est de constater d’emblée, que personne, ni aucune institution publique, civile ou religieuse, ne peut avancer avec certitude le nombre d’églises et de chapelles érigées sur le territoire national. Ni le ministère des Cultes, ni la Conférence épiscopale de France, ni le ministère de la Culture. Déjà Maurice Barrès dans son enquête, La grande pitié des églises de France (Plon, 1914), s’émouvait de cette carence, malgré un début d’inventaire entamé par M. de Chennevières : « On a dépensé beaucoup de temps et d’argent. Mais tout cela si mal conduit au ministère que nous ne savons rien de net. Nous n’avons pas à cette heure la liste complète de ce qui mériterait, du point de vue artistique, d’être sauvé. »

Un siècle plus tard, en savons-nous davantage ? Trois initiatives de recensement du patrimoine religieux, privées ou associatives, sont actuellement en cours. Fin mars 2014, voici l’état des recensements que nous pouvions donner :

  • L‘Observatoire du patrimoine religieux comptait sur 57 départements 50 585 édifices cultuels en France dont 45 097 églises et chapelles catholiques, 1602 temples protestants et 102 églises orthodoxes ;
  • Le site internet Clochers de France recensait 49 923 églises et chapelles sur 34 060 communes visitées ;
  • Plus ancien mais néanmoins concurrent du site précédent, le site internet 40 000 clochers recense 45 021 églises sans préciser le nombre communes ni le nombre de départements inventoriés ;
  • De son côté, la base Mérimée, établie par les services de l’Inventaire du ministère de la Culture, propose quant à elle une liste de 25 929 églises, chapelles et temples d’intérêt patrimonial. Selon un inventaire lancé par le ministre André Malraux, en 1964 !

Même si l’estimation de 2,5 églises et chapelles par commune parait crédible, nous sommes encore loin des 100 000 édifices répertoriés. Nous devons encourager ces initiatives et espérer avoir des réponses définitives dans un délai raisonnable. Car sans elles, nos évaluations resteront de d’hypothétiques projections. S’il est en encore incertain de dénombrer les lieux de cultes, que dire de leur véritable état sanitaire ?

Là aussi des chiffres circulent sans que nous en connaissions le bien fondé. Certains avancent le chiffre de près de 3 000 églises en péril. Ce qui, en réalité est une interprétation très rapide d’un rapport d’information du Sénat, publié en 2006 : « Dans un document finalisé en janvier 2003, la Direction de l’architecture et du patrimoine (DAPA) a mis en lumière « l’état sanitaire » préoccupant des monuments historiques, et en particulier des monuments classés. Elle évalue à 20 % la proportion de ces monuments qui seraient en situation de péril, soit environ 2 800 sur un total de 15 000. Suivant ces estimations, les édifices en grande difficulté appartiennent, dans leur grande majorité, à des communes de moins de 2 000 habitants…» De là à dire que la totalité de ces monuments en péril sont des églises, il y a un pas trop vite franchi, me semble-t-il.

Selon Patrimoine-en-blog qui recueille des informations livrées par la presse régionale, par des associations de sauvegarde et par des internautes, 267 églises menacées étaient connues en mai 2014. S’il convient de remarquer que ce dénombrement reste empirique et ne recouvrirait pas toutes les églises en danger – il existe dans cette collecte des déserts géographiques -, il faut également reconnaître que ces églises en souffrance ne sont pas toutes abandonnées. Beaucoup d’entre elles sont placées sous la vigilance d’associations de sauvegarde qui cherchent par tous les moyens leur sauvetage et parfois y parviennent.

Quant aux églises démolies, le site n’en compte que 22 depuis le début de ce siècle ; ce qui n’est pas encore le signe d’une hécatombe. Mais reconnaissons que la « déconstruction » à coups de pelleteuse représente un véritable traumatisme aux yeux de la population locale et des amateurs de patrimoine. La destruction de l’église de Saint-Jacques d’Abbeville, au printemps 2013, demeure parmi toutes la plus scandaleuse dans sa procédure et sa justification. Dans une provocation ultime, le maire de la cité picarde osa annoncer la création un espace mémorial dédié à l’église défunte pour un coût de trois millions d’euros ! Trois millions qui ont fait cruellement défaut à cette belle église néogothique qui a résisté à deux guerres mondiales mais pas à la négligence des hommes.

A côté de ces chiffres désolants, il est tout aussi important de souligner l’importance du nombre d’églises restaurées, notamment depuis le début des années 1980. Le mécénat se montre particulièrement efficace dans ce domaine. Au cours de ces quinze dernières années, La Sauvegarde de l’art Français qui distribue chaque année plus d’un million d’euros revendiquent avoir participé au sauvetage de 1 400 églises, et la Fondation du Patrimoine affiche depuis 2003 sa participation à la restauration de 4 000 lieux de cultes majoritairement catholiques. Autrement dit, on restaure plus qu’on abandonne ou démolit. Et la situation sanitaire de nos édifices cultuels apparaît singulièrement en meilleure posture qu’au début du XXème siècle quand Maurice Barrès mobilisait les parlementaires de droite et de gauche pour sauver les églises de France ou lors des décennies 1960 et 1970 quand Pierre de Lagarde révélait à la télévision nos « chefs d’œuvre en péril ».

Dire cela n’est pas effacer d’un trait de crayon la fragilité de ce patrimoine particulier. Ni vouloir démobiliser l’opinion publique de l’attention vigilante qu’elle doit porter à ces édifices. Car leur avenir n’est pas assuré. Sans doute ne le sera-t-il jamais. La raréfaction de leur usage, notamment en monde rural, due à la raréfaction du clergé, à la baisse de la pratique religieuse et au dépeuplement, doit nous interroger. Une église trop longtemps fermée est en danger ! La négligence des hommes et l’absence de volonté politique de sauvegarder ces monuments religieux sont d’autres menaces à contrecarrer. Enfin, la privatisation de plus en fréquente de ces monuments diocésains ou conventuels, leurs propriétaires ne parvenant plus à les entretenir, doit elle aussi être surveillée de près.

« Quand je me regarde me désole… » Mais quand je me compare ? L’enquête déjà mentionnée par le National Churches Trust, la plus complète en son genre en Europe, a été ouvert à l’ensemble des 47 000 églises (nombre estimé), chapelles et maisons d’assemblée (temples) au Royaume-Uni. Toutes confessions chrétiennes réunies. Parmi les enseignements, l’analyse suggère que près de 80% des églises sont utilisées à des fins autres que le culte régulier : activités sociales et éducatives, artistiques, voire politiques (4 600 d’entre elles ont servi de bureau de vote en 2010)… Quant à leur état sanitaire, il serait plutôt bon si on excepte 8% d’entre elles (soit 3 760 églises ou temples) qui sont dans un état médiocre ou très médiocre, souvent trop pauvres pour envisager une restauration.

Aux Pays-Bas, la situation semble nettement plus critique. On apprend notamment que la fermeture des églises s’y accélère. L’épiscopat, face aux chutes de la pratique religieuse et du nombre de prêtres, n’hésite plus à se séparer d’églises trop coûteuses à l’entretien. Déjà plusieurs dizaines auraient été désacralisées et transformées en « en logements, bureaux, cafés, hôtels ou librairies ». Le Rijksdienstvoorhet Culturel Erfgoed (Service national pour le patrimoine culturel) annonce, d’ici 2018, la fermeture de 400 à 500 églises catholiques et quelque 700 temples protestants. Une solution radicale critiquée par une soixantaine d’universitaires et vécue douloureusement par beaucoup de chrétiens néerlandais (Source Cathobel, 21 novembre 2013)…

Un tel plan existerait-il en Belgique ? C’est ce que redoute Véronique Hargot-Deltenre, femme politique chrétienne, engagée dans la vie municipale bruxelloise. Elle s’oppose activement à la désacralisation de l’église Sainte-Catherine, au cœur de la capitale belge. De son combat, elle a produit un livre, Ne désacralisons pas nos églises ! (décembre 2013) dans lequel elle dénonce notamment les propos d’un prélat qui en 2010 avouait ne vouloir conserver que 70 églises sur les 110 que possède Bruxelles…

Au Québec où l’avenir du patrimoine religieux est depuis plusieurs années un grand sujet de d‘actualité et de débats, une récente enquête révèle qu’aujourd’hui, « près d’une église par semaine est fermée, vendue ou transformée au Québec. Entre 2003 et 2013, 285 églises ont changé de vocation ou ont amorcé une transformation et 40 ont été démolies ». (Source TC média, décembre 2013).

« Quand je me regarde je me désole, quand je me compare je me console » dit l’aphorisme populaire. Les fins observateurs auront remarqué au regard de toutes ces évaluations, combien la loi de 1905 en France a finalement protégé mieux qu’ailleurs le patrimoine religieux. Les régimes concordataires ne font pas mieux, loin de là. Mais faut-il vraiment s’en consoler ? Je ne le crois pas.

Le patrimoine religieux particulièrement riche en France mérite une attention et une valorisation de tout instant. Tout abord parce qu’il compose et oriente le paysage depuis plus de mille ans. Barrès, qui n’était pas une grenouille de bénitier, ni même un catholique pratiquant, aimait dire : « Une église dans la paysage améliore la qualité de l’air que je respire ». Celle-ci est tout aussi importante pour celui qui s’agenouille devant l’autel que pour celui qui la regarde depuis la place du marché. Signe identitaire de nos villes, villages et campagnes, elle est aussi l’expression d’une transcendance et le témoignage de la foi et de la culture de ceux qui nous ont précédé sur cette terre.

Pour cette raison nos églises doivent non seulement rester debout mais avant tout « vivantes ». Il appartient donc en premier lieu, aux communautés chrétiennes de les faire vivre, pas seulement le temps d’une messe, et de les rendre accessibles à tous. Si ces dernières manquaient de vitalité ou de force, peut-on envisager un partage des lieux ? A l’instar des Anglicans qui partagent ainsi l’usage de leurs églises sans contredire ni insulter leur première fonction qui est liturgique et sacramentelle. Si un tel partage ne peut se réaliser, il reste préférable de prévoir une transformation plutôt qu’une démolition, qui elle injurie l’avenir. L’abbaye du Mont Saint-Michel, contrairement à celle de Cluny, ne fut-t-elle pas sauvée parce que transformée en prison, avant de redevenir le haut-lieu spirituel et touristique que nous connaissons aujourd’hui ?

La désaffectation et la transformation des églises comme en témoigne les expériences au Québec, au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas, ne sont pas une solution magique. Elles méritent une réflexion, une créativité, un consensus raisonnable, un cadre et une évaluation… En France, la réflexion commence à peine.

Benoit de Sagazan

En savoir plus sur la revue Patrimoine et cadre de vie N° 193

Partages
(13 visites sur cette page selon le compteur Google Analytics installé sur le site le 22 juillet 2014)
(1 visites aujourd'hui)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *