Musée Jean-Jacques Henner : Dans l’atelier d’un artiste indépendant

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Entretien avec Claire Bessède, conservateur du musée Jean-Jacques Henner à Paris, à l’occasion de la réalisation d’un portfolio pour le Monde de la Bible qui présente dix œuvres exceptionnelles qui expriment le sentiment religieux de l’artiste.

© Arnaud Eluère pour Le Monde de la Bible

Légende : Claire Bessède © Arnaud Eluère pour Le Monde de la Bible

À lire dans le numéro 218 du Monde de la Bible, Exode, exil, déportation. Les migrants et Dieu.

En rénovation depuis 2014, le musée national Jean-Jacques Henner, installé dans un hôtel particulier de la plaine Monceau, dans le 17e arrondissement de Paris, a rouvert ses portes au public en mai 2016. Cette collection exceptionnelle remet au goût du jour un peintre prolixe et talentueux, mais quelque peu tombé dans l’oubli. Dans ce surprenant hôtel particulier parisien sont mis en lumière les œuvres, objets et documents qui retracent le parcours de Jean-Jacques Henner (1829-1905). Claire Bessède, conservateur du musée, nous ouvre ses portes.

Le Monde de la Bible : Pouvez-vous tout d’abord nous présenter ce bel hôtel particulier qui abrite le musée ?

Claire Bessède : Ce musée est né de la volonté de la nièce par alliance de Jean-Jacques Henner. Marie Henner a, en fait, poursuivi le désir de son mari Jules qui avait déjà donné une partie de sa collection au Petit Palais mais qui n’avait pas pu concrétiser le projet. Non seulement elle a fait don d’une part importante de la collection dont elle avait hérité, mais elle l’a enrichie, procédant à quelques achats sur le marché de l’art, avec pour objectif la création d’un musée dédié à Jean-Jacques Henner. En 1923, elle donne à l’État cet hôtel particulier de la plaine Monceau, qu’elle avait acheté en 1921 à la veuve du peintre Guillaume Dubufe (1853-1909), pour y concrétiser son projet de musée.

Cet hôtel particulier a été construit entre 1876 et 1878, par l’architecte Nicolas-Félix Escalier pour l’artiste Roger Jourdain qui le revendit au peintre Guillaume Dubufe. L’immeuble connaîtra encore d’autres aménagements jusqu’en 1909. Le musée ouvrira en 1924, après de nouveaux travaux commandés par Marie Henner. Nous sommes dans une maison d’artiste puisqu’un peintre, Guillaume Dubufe, y a vécu. Pourtant, les objets, les meubles, les toiles accrochées… viennent de l’atelier d’un autre artiste qui n’a jamais travaillé ici. C’est un musée qui rend hommage à Jean-Jacques Henner sans être sa maison.

Aujourd’hui, l’hôtel particulier ne manque pas d’intérêt ni de charme, avec son salon aux colonnes et son jardin d’hiver au rez-de-chaussée, un patio à l’étage ouvrant sur un salon mauresque dominé par un moucharabieh puis, à l’étage supérieur, un grand atelier d’artiste. Le musée est tout aussi intéressant, car il permet de suivre à travers 300 œuvres, objets et documents, la carrière d’un artiste qui fut peintre officiel. Jean-Jacques Henner montre également un vrai plaisir de peindre, une attention particulière au support, comme on peut le voir sur ses peintures sur bois où l’on devine même les veines de la matière, et des audaces chromatiques qui font que son œuvre lui est particulière.

MdB : Comment expliquer que ce musée soit méconnu ?

C. B : Il y a sans doute deux raisons à cela. La première est que le musée a vécu durant ses premières décennies grâce à la générosité de sa fondatrice. Après le décès de Marie Henner en 1946, le musée a continué à être ouvert au public mais avec trop peu de moyens humains et financiers pour se développer et se faire connaître. Dans les dernières années, des postes ont été créés et c’est grâce au financement de l’État que les travaux de rénovation qui viennent de s’achever ont été possibles.

La seconde raison vient aussi du fait que Jean-Jacques Henner et son œuvre sont eux aussi tombés dans l’oubli. Un comble pour un artiste qui, bien que né dans une famille alsacienne modeste, fut un peintre parisien bien en vue et reconnu de son vivant : grand prix de Rome, académicien, très engagé dans les institutions culturelles et artistiques de son temps…

MdB : Comment se manifeste le sentiment religieux dans l’œuvre de Henner ?

C. B. : Les sujets religieux sont présents même s’ils demeurent difficiles à expliciter. L’artiste traite ces thèmes avec aise. Henner est avant tout peintre d’Histoire et il expose au Salon où les sujets religieux et mythologiques sont prisés. Mais qu’en dire de plus ? Les Madeleine, dont nous avons plusieurs esquisses au musée, ne semblent pas très différentes de sa Nymphe qui pleure. Les premières sont justes un peu plus habillées que la seconde. Son Lévite Éphraïm et sa femme morte a été interprété comme une illustration de l’affaire Dreyfus, alors vive à l’époque de sa présentation, le lévite exprimant sans doute les malheurs du capitaine. Pourtant, Henner ne l’a pas forcément voulu comme une prise de position.

Toutefois, il existe chez Henner une particularité. L’artiste semble profondément habité par une réflexion sur la mort. Très jeune, il fut confronté au décès de ses proches, dont celui de sa sœur qu’il a peint. C’est ce qui se trouve aussi sur le motif de son premier prix de Rome en 1858, Adam et Ève trouvant le corps d’Abel, puis dans ses Christ au tombeau. On y voit, avec un certain réalisme des corps dans la lumière sur des fonds sombres. Notre souci est que Jean-Jacques Henner n’a pas laissé d’écrits permettant de connaître précisément ses pensées intimes ni les intentions de ses tableaux. Reste que ces corps morts au premier plan, avec des personnages derrière, sont un motif constant tout au long de sa carrière.

En outre, il a peint assez peu pour des églises, car il n’appréciait guère les commandes publiques mais il a peint un grand Christ en croix pour la Cour de cassation. On retrouve quelques-unes de ses toiles dans des églises de son Alsace natale comme cette copie du Christ sur la croix de Prud’hon à Altkirch.

MdB : Qu’aimait-il peindre finalement ?

C. B. : Incontestablement, il aime peindre la lumière, les corps féminins et les visages. Il excelle dans les portraits. Son traitement des chevelures rousses lui est propre. À tel point que lorsque son ami Émile Durand-Gréville, critique d’art, pose pour une figure de Christ, l’artiste l’obligea à se coiffer d’une perruque rousse.

Propos recueillis par Benoît de Sagazan

Musée national Jean-Jacques Henner
43, av. de Villiers, 75017 Paris
Tél. : 01 47 63 42 73
www.musee-henner.fr

Retrouvez le portfolio dans son intégralité dans Le Monde de la Bible 218, Exode, exil, déportation. Les migrants et Dieu

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