Le patrimoine religieux aux cours publics de l’Ecole de Chaillot

Pocket
Article pouvant être lu en 27 minute(s) (hors éléments audio ou vidéo)

Jeudi 14 mars 2019, j’intervenais aux cotés de Philippe Dufieux, historien de l’art et professeur à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Lyon, lors de la séance de conclusion du cycle Construire pour le culte.  Projet artistique et technique au XXe siècle.

(c) Avec l’aimable autorisation de Marie de La Ville-Baugé

Mon propos traitait des états de lieux, des questions et des réflexions autour de ce patrimoine religieux et de son avenir. Vous trouvez ci-dessous le plan de mon intervention.

Parmi toutes les questions qui ont été soulevées par l’auditoire, il en est une sur la quelle je souhaiterais revenir, ma réponse ne me paraissant pas suffisante. Globalement, notamment parmi les architectes présents, l’opinion d’une Eglise catholique qui ne s’intéresse pas à ses églises semble partagée.Les intervenants déplore que les clercs ne s’intéressent guère aux chantiers de restaurations (des architectes disent ne jamais les rencontrer), de ne pas réfléchir à des programmes d’avenir concernant l’utilisation des édifices cultuels, et d’agir trop souvent dans la précipitation de leur propre patrimoine conduisant trop souvent à des ventes ou à des démolitions.

Dans ma première réponse, que je voudrais compléter ici, j’ai affirmé que je sentais une nette évolution du souci de l’avenir des églises dans les préoccupations épiscopales, mais que force est de reconnaître que la culture cléricale empêche beaucoup d’entre eux d’imaginer un avenir chrétien sans prêtres dans ces édifices.. C’est un point que je soulève dans mon exposé ci-dessous.

Ce que je n’ai pas dit et qu’a posteriori je regrette de ne pas avoir dit est qu’il est illusoire de concevoir le monde catholique comme un monolithe. Répondre précisément et avec justesse à la question reviendrait à prendre en considération la situation diocèse par diocèse. Certains emploient des personnes officiellement chargées de la gestion de ce patrimoine dont das les diocèses de cambrai ou d’Annecy, pour ne citer que ces deux-là, d’autres s’efforcent de trouver des solutions en produisant des colloques locaux présentant parfois des initiatives originales pour faire vivre ces édifices cultuels (je pense au diocèse de Sées). Il est vrai néanmoins que la situation n’est pas égale partout et qu’en maints endroits je constate un manque de dialogue entre les acteurs concernés par la vie et l’avenir de ces édifices (affectataire, propriétaire, associations du patrimoine, monde associatif culturel, social et caritatif, et population locale).

Je regrette de n’avoir eu la présence d’esprit de le dire hier soir.

Voici le plan détaillé de mon exposé :

Etats des lieux, des questions et des réflexions concernant le patrimoine religieux et son avenir

  1. Ouverture
    1. Etat des lieux
    2. Etat des questions
    3. Etat des réflexions
  2. Etat des lieux
    1. Les inventaires, les dits et non-dits
    2. Quid de l’état sanitaire
    3. Une spécificité bien française
    4. Controverses et polémiques
  3. Les inventaires, les dits et non-dits
    1. Le vieux rêve de l’inventaire des églises appelé par Maurice Barrès (la grande Pitié des églises, Plon 1914) se réalise véritablement en 1981. Encore que cet inventaire ne s’intéresse qu’aux églises et chapelles communales. Grâce à Bernard Toulier, j’ai récemment pris connaissance du rapport publié en 1987 à la documentation française : Eglises, chapelles et temples de France : un bien commun familier et menacé, commandé par le département des études et de la prospective du ministère de la Culture. Ce rapport reprend, l’enquête de 1981.
    2. L’inventaire lancé par Malraux en 1964 ne s’intéresse qu’aux édifices classés ou inscrits. Donc recense une part très limitée de ce patrimoine.
    3. On peut s’étonner de que peu d’études comparent cette enquête avec celle de 1905 dont je ne connais pas les résultats et dont peu d’essais sur le sujet font état. Un sujet pour les chercheurs ?
      • Les points 2 et 3 ci-dessus ont fait l’objet d’une remarque pertinente d’une chercheuse de l’Inventaire général du patrimoine, abonnée au blog, et dont je devrai tenir compte désormais. Voici ce qui m’est écrit :
        • Concernant le point 2 ci-dessus : «  » Non, au contraire ! L’inventaire général du patrimoine culturel recense tout, puis trie et sélectionne, beaucoup, beaucoup plus largement que les Monuments historiques puisque l’optique n’est du tout la même. De très nombreuses églises non protégées, si ce n’est la plupart sur les territoires inventoriés, figurent donc dans nos bases. Les églises protégées y sont aussi parce qu’elles sont évidemment très intéressantes.
        • Concernant le point 3 ci-dessus :  » En 1905, les recensements (que l’on peut consulter généralement en archives départementales et/ou diocésaines) font état de l’église, de son mobilier, du presbytère, comme de considérations sur la population et la jeunesse (catéchisée ou non, etc.) mais de manière très brève puisqu’il s’agit de répondre à de très nombreuses questions en quelques lignes maximum pour chacune… Ils ne sont pas faits dans une optique historique ou artistique ou d’état sanitaire.
    4. Dans les années 2000/2007, on reparle des inventaires et des initiatives privées veulent combler cette lacune : l’Observatoire du patrimoine religieux, association fondée par Béatrice de Andia, le site clochers de France, et feu le le site 40000clocher.com.
    5. Au 4 janvier 2019 Les chiffres dont nous disposons aujourd’hui :
      • La Conférence des Évêques de France  recensait au 12 septembre 2016 40 307 églises et chapelles de propriété communale et 1 951 églises de propriété diocésaine. Cela représente un total de 42 258 églises et chapelles paroissiales en France.
      • L’Observatoire du patrimoine religieux relève au 4 janvier 2019, 50 999 édifices qui seraient dédiés au culte catholique ou qui ayant été d’origine catholique (églises, chapelles, bénéficiant d’un culte actif ou non, tous états confondus y compris les ruines et les vestiges). 
        Il recense par ailleurs, au 4 janvier 2019, 2113 lieux de culte chrétiens réformés (protestants), 165 églises et chapelles orthodoxes, 448 synagogues, 1131 mosquées, 163 temples bouddhistes, en France métropolitaine.
      • Clochers de France recense 59 517 édifices sur 34 762 communes au 4 janvier 2019;
      • La base Mérimée, établie par les services de l’Inventaire du ministère de la Culture, propose au 4 janvier 2019 une liste d’édifices religieux d’intérêt patrimonial en France métropolitaine et d’outre-mer , soit : 26 723 églises catholiques; 512 temples protestants; 196 synagogues; 9 temples hindouistes; 6 mosquées; 2 temples bouddhistes.
    • Conclusion :
      1. Aucun inventaire n’est totalement satisfaisant, tous ont au moins un manque voir des manques (sources, statut des édifices, erreurs, approximations, extrapolations) qui rendent les comparaisons impossibles et les analyses précises difficiles. La vraie question, un recensement exact et utile est-il possible ?
  4. Quid de l’état sanitaire
    1. De la difficulté d’un inventaire précis naît une difficulté à connaître la véritable situation sanitaire des édifices religieux. D’autant plus qu’un propriétaire, public ou privé, se vante rarement de posséder une église en mauvais état, sauf s’il s’engage à trouver des fonds pour la restaurer. L’autre source de connaissance d’une situation danger survient lors d’une catastrophe, d’une mise en péril, et dont la presse locale se fait alors l’écho.
    2. Cependant des chiffres ont circulé ou circulent encore :
      • Dans La grande pitié des églises de France (1914), Maurice Barrès établit une liste de 1200 édifices menacés
      • En 1917, une œuvre de secours aux églises dévastées par la guerre, conduite par Barrès, René Bazin, Louis de Broglie, dénombre 3 500 églises et chapelle endommagées.
      • En 1973, Michel de saint-Pierre dans son ouvrage Eglises en ruines, Eglise en péril,  nomme 130 édifices menacés et annonce la perte de 20 000 églises avant la fin du siècle (le 20e).
      • Il reprend en fait une rumeur publiée par Yvan Christ en 1971 intitulé  Le grand chambardement des églises de France » et paru dans la revue de Pierre de Lagarde Monuments en péril. Je cite : « « Après les meubles, les murs. Après l’épuration, la désaffectation. Avec la diminution des vocations sacerdotales, nombres d’églises, surtout rurales, sont peu à peu privées de desservants, à demi ou totalement désaffectées, exposées à toutes les convoitises, puis mises en vente. Il n’est pour s’en persuader, que de consulter les petites annonces immobilières… » On avance alors le chiffre de 18 000 édifices abandonnés par le clergé dans les années à venir. L’auteur ne nous dit rien du fameux « On », qui demeure donc dépourvu d’identité.
      • Un rapport d’information du Sénat, publié en 2006 : « Dans un document finalisé en janvier 2003, la Direction de l’architecture et du patrimoine (DAPA) a mis en lumière « l’état sanitaire » préoccupant des monuments historiques, et en particulier des monuments classés. Elle évalue à 20 % la proportion de ces monuments qui seraient en situation de péril, soit environ 2 800 sur un total de 15 000. Suivant ces estimations, les édifices en grande difficulté appartiennent, dans leur grande majorité, à des communes de moins de 2 000 habitants…» De là à dire que la totalité de ces monuments en péril sont des églises, il y a un pas trop vite franchi, me semble-t-il (rapport Nachbar/Richert)
      • En 2103, Le Figaro du 31 janvier 2013 on lit qu’en France « d’ici à 20 ans, entre 5 et 10 000 édifices cultuels pourraient avoir disparu de l’horizon ». Cette assertion vient d’un communiqué de l’Observatoire du patrimoine religieux, dont l’estimation repose sur l’hypothèse qu’il existerait près de 100 000 édifices religieux, soit en moyenne 2.5 par commune. L’estimation, reprise en boucle par de nombreux médias a de quoi inquiéter. Mais pourquoi 5 % ? Pourquoi 10% ? Et sur quelle base appuyer ces pourcentages ? Notons toutefois une déflation des pronostics alarmistes en 30 ans, car nous passons de 20 000 églises (Michel de Saint-Pierre) à 5 000 églises et chapelles dont on annonce l’effacement du paysage.
      • En 2008, que cette rumeur ait été fondée ou non, j’ai personnellement entendu, notamment dans les travées du colloque de 2008 sur l’avenir des églises, des fonctionnaires de la rue de Valois et des historiens de l’art de premier rang dire que l’on comptait sans doute « trop d’églises en France », et qu’on ne pouvait raisonnablement pas toutes les sauver… (Je reviendrai sur ce point plus loin)
      • Enfin, pour conclure ce point,
        1. le colloque de 2008 sur l’avenir des églises m’avait alors convaincu d’établir un recensement aussi sérieux que possible des églises menacées.
        2. Je l’ai tenté sur mon blog de 2008 à 2018,  où le 9 mars je comptais et nommais 316 églises en souffrance (dont 14 à Paris) ; et 38 églises et chapelles démolies depuis l’an 2000.
        3. Au plus fort du recensement j’ai pu nommer plus de 400 églises.
        4. Naturellement ma raquette porte de nombreux trous.
        5. Et encore nombre de ses églises ne sont pas abandonnées, et souvent sous la veille protectrice d’un propriétaire ou d’une association de sauvegarde en recherche de fonds.
  5. Une spécificité bien française
    1. « Quand je me regarde je me désole, quand je me compare je me console »,
      • Selon une enquête du National Churches Trust en 2011, la plus complète en son genre en Europe, ouverte à l’ensemble des 47 000 églises (nombre estimé), chapelles et maisons d’assemblée (temples) au Royaume-Uni. Toutes confessions chrétiennes réunies. Révèle que près de 80% des églises sont utilisées à des fins autres que le culte régulier : activités sociales et éducatives, artistiques, voire politiques (4 600 d’entre elles ont servi de bureau de vote en 2010)… Quant à leur état sanitaire, il serait plutôt bon si on excepte 8% d’entre elles (soit 3 760 églises ou temples) qui sont dans un état médiocre ou très médiocre, souvent trop pauvres pour envisager une restauration.
      • Aux Pays-Bas, la situation semble nettement plus critique. On apprend notamment que la fermeture des églises s’y accélère. L’épiscopat, face aux chutes de la pratique religieuse et du nombre de prêtres, n’hésite plus à se séparer d’églises trop coûteuses à l’entretien. Déjà plusieurs dizaines auraient été désacralisées et transformées en « en logements, bureaux, cafés, hôtels ou librairies ». En 2013 Le Rijksdienstvoorhet Culturel Erfgoed (Service national pour le patrimoine culturel) annonçait, d’ici 2018, la fermeture de 400 à 500 églises catholiques et quelque 700 temples protestants. Une solution radicale critiquée par une soixantaine d’universitaires et vécue douloureusement par beaucoup de chrétiens néerlandais (Source Cathobel, 21 novembre 2013)…
      • Au Québec où l’avenir du patrimoine religieux est depuis plusieurs années un grand sujet de d‘actualité et de débats, une enquête de 2013 révélait que, « près d’une église par semaine est fermée, vendue ou transformée au Québec. Entre 2003 et 2013, 285 églises ont changé de vocation ou ont amorcé une transformation et 40 ont été démolies ». (Source TC média, décembre 2013).
      • En France, nous ne connaissons pas encore une telle avalanche de fermeture de vente, de démolition et de recyclage des églises. cette exception tient dans la loi de 1905. L’enquête de conférence des évêques de France publiée en 2016 dénombre 140 églises de propriété communale ayant été désaffectées depuis 1905 ; 115 églises diocésaines ont été vendues, depuis 1905.
  6. Controverses et polémiques
    1. On ne peut pas tout sauver ! c’est la thèse des esthètes et des collectionneurs (toutes les églises ne sont pas dignes d’intérêt), des fatalistes (« Nous n’avons pas les moyens »), des idéologues qui prônent la mort de Dieu (tel François Cali qui dans L’Eglise des ruines (éd. Robert Morel, 1970) écrit : « Une église en ruine est un instrument usé pour une prière usée… Qu’on laisse donc mourir les églises… les restaurer c’est aller contre la vie »). Sans oublier les négligents, les indifférents et les incompétents.
    2. Rebâtir ! détruire pour reconstruire, le rêve des bâtisseurs. Exemples et contre-exemples : église de Gesté versus église de Lumbres (Pas-de-Calais) : « Quand on restaure on fédère, quand on démolit on divise »
    3. Trop d’églises pour des communes regroupées : « Une seule suffit quand il en existe plus de trois ! » Les exemples de sauvetage des églises prouvent que la volonté précède les moyens. Ce ne sont pas les communes les plus riches qui entretiennent le mieux leur patrimoine, ni les plus pauvres le moins bien.
    4. La question d’identité avant la question religieuse : « L’église est aussi important pour celui regarde l’église depuis le place du village que pour celui qui s’y agenouille ». Dans de nombreux cas où se jouait la démolition de l’église suivie de la reconstruction d’un nouvel édifice religieux – souvent plus modeste – j’ai constaté une opposition entre les catholiques « messalisants » (satisfait de la promesse d’un nouveau lieux de culte plus confortable) et ceux qui ne mettent plus les pieds à l’église mais qui proteste contre la défiguration de ce qui constitue leurs racines et l’identité de la commune.
    5. La question des référendums :
      1.  L’église Saint-Chrysole de Comines, la résurrection. Plutôt que de se lancer dans de coûteuses réparations, la ville évoque une destruction. Les Cominois sauvent l’édifice, en se prononçant contre ce projet en 1996, lors d’un référendum local. En 2002, l’église est classée Monument historique…
      2. Saint-Chamond (Puy-de-Dôme) ne rasera pas son église (Le Progrès 27 avril 2009) Plébiscite, hier à Saint-Chamond, pour la poursuite de la rénovation de l’église Notre-Dame. Et si la participation, à peine plus de 28 %, s’est fait tirer l’oreille, ceux qui se sont déplacés ont tranché à une écrasante majorité : 80,5 % des votants (5 337 électeurs) ont répondu par l’affirmative à la question « Êtes-vous favorable à ce que la commune de Saint-Chamond achève la restauration de l’église Notre-Dame ? ».
      3. l’église de Plounérin, dans les Cotes-d’Armor, ne sera pas rasée suite au référendum qui s’est tenu dans la commune le 20 juin 2010 : « Êtes-vous pour ou contre la rénovation de l’église de Plounérin ? Autrement dit, voulez-vous la démolir ? A 60 %, les habitants de cette commune de 750 âmes se sont prononcés pour la restauration de cet édifice de la fin du XIXe siècle, lors d’un référendum qui s’est tenu dimanche.
      4. L’avenir de l’église de Plouagat dans les Côtes d’Armor, était soumis à référendum le 1er septembre 2013. 82,5% des votants ont choisi sa restauration plutôt que sa démolition.
      5. l’invariabilité des résultats sans doute fait-il que peu de maires soient enclin à
  7. Etat des réflexions
    1. La question d’un patrimoine religieux surnuméraire, excédentaire (Québec) ou redondants (GB)
    2. Démolir, conserver, recycler ?
    3. Des questions pas très nouvelles
  8. La question d’un patrimoine religieux surnuméraire ?
    1. La question d’un patrimoine religieux surnuméraire ? excédentaire (Québec) ou redondants (GB), sur un plan comptable et dans la constitution cléricale actuelle : oui mais cette présentation peut être contestée comme je l’expliquerai plus loin
    2. Le patrimoine conventuel aux prises avec la baisse des vocations, les frais de médicalisations des résidences des sœurs et frères âgés, une vitalité dont la France n’est le centre de gravité, des prises de décision prises par des responsables étrangers.
  9. Démolir, conserver, recycler ?
    1. Démolir, conserver, recycler ? nous connaissons cette question depuis la révolution Française. Le Mont saint Michel versus abbaye de Cluny, deux phares de notre chrétienté occidentale, deux monuments désaffectés par la loi révolutionnaire. L’abbaye du mont fut sauvée dès lors que Napoléon décida d’en faire une prison. Aujourd’hui elle est redevenue partiellement une abbaye et le culte a retrouvé son abbatiale. Cluny fut vendue à un négociant en pierres qui la démonta sans que les régimes successifs n’aient mis un terme à son démantèlement. Aujourd’hui, on ne cesse de pleurer ce monument au trois quart détruit,et de vouloir le reconstituer virtuellement.
    2. Conserver mais à quel prix ? baisses de dotation, concentration de communes, autant de menaces ? Oui pour les églises sans affectation. Une église sans fonction est voue à l’abandon, au péril, à la démolition.
    3. Recycler en masse ? Dans la presse écrite et audiovisuelle la cause semble souvent entendue : les églises vides doivent être transformées afin de répondre à une nouvelle vie profane. Les exemples de conversions réussies, exemplaires ou spectaculaires ne manquent pas. Mais avant de vouloir recycler, toutes les bonnes questions sont-elles posées ? Nos églises n’auraient-elles définitivement plus rien à dire en tant qu’églises ? Tous les acteurs auraient-ils baissé les bras au point de devoir envisager une reconversion massive des édifices cultuels ? Deuxièmement, l’observation un peu attentive des réalités aux Pays-Bas, au Royaume-Uni ou au Canada, montrent qu’il n’existe pas de panacées. Sait-on que, selon une enquête du Conseil du patrimoine religieux au Québec réalisée en 2013, la majorité des 440 églises fermées définitivement sont en panne de projet de reconversion ?
  10. 10. Des questions pas très nouvelles :
    1. Le dossier réalisé par Pierre Kjellberg, intitulé « Ce qui menace les églises et ce qu’on peut faire pour les sauver » débute sur un terrible constat : »  « Il ne se passe pas une semaine sans qu’on apprenne qu’une chapelle risque d’être démolie, une église abandonnée, un trésor dilapidé, des œuvres d’art, voire des objets de cultes vendus… La remise en question des valeurs chrétiennes traditionnelles secoue l’Occident comme une immense vague de fond. Au-delà de la question religieuse, un autre problème se pose : le problème culturel. Car ces dizaines de milliers d’églises et de chapelles en grande majorité anciennes, et les centaines de milliers d’objets qu’elles contiennent, constituent une importante du patrimoine architectural et artistique de la France… »
      1. L’ABANDON Des églises agonisent parce que les campagnes se dépeuplent et les villes se transforment, le culte évolue Même vides et isolées, il faut les conserver; la campagne attirera de plus en plus de citadins qui ont besoin de calme et de détente
        Extrait : « Dans le Pas-de-Calais, la fermeture progressive des houillères entraîne la mise en vente de 55 églises leur appartenant. L’inévitable exode de population incite peu l’église à racheter ces édifices. Pourtant tout espoir n’est pas perdu. Une enquête effectuée en 1969 a démontré que les Français restaient dans leur majorité très attachés à leurs églises… »
      2. ABSENTÉISME Le nombre des fidèles diminue et beaucoup trop souvent l’entretien de la « maison de Dieu » est négligé Il faut attirer les gens pour qu’ils portent intérêt à l’église; des solutions : y organiser des concerts et des spectacles son et lumière
        Extrait : « Ces initiatives nouvelles (concerts NDLR) se justifient, semble-t-il, doublement. Sociales, elles intègrent davantage l’édifice à la vie de la Cité. Financières, elles permettent d’affecter les recettes de certaines manifestations à sa sauvegarde. Par exemple, les concerts donnés à la cathédrale de Chartres ont permis d’achever la restauration des grandes orgues inaugurées le mois dernier…
      3. LE MANQUE DE SOIN Souvent faute d’argent et de goût les églises se dégradent, faute de protection on les dévalise Il faut entretenir les églises, engager des gardiens, sceller les statues, constituer des « trésors » efficacement protégés, bien présentés
        Extrait : « Des vols aussi bien dans les campagnes que dans les villes se multiplient de façon inquiétante. Ils sont vraisemblablement organisés par des bandes spécialisées. On ne retrouve pratiquement jamais rien, pas même des œuvres aussi connues et invendables que le bas-relief de Saint-Denis (sans doute fondu), et que le tableau de Carle van Loo dérobé l’an dernier dans l’église Saint-Merri. Les groupes et les statues naïves, pleines de charme, qui peuplent tant de petites églises rurales, disparaissent à une cadence accélérée… »
      4. LE REMPLOI Spacieux, bien des édifices religieux ont depuis la Révolution fait du « service laïc », souvent au péril de leur vie Il faut leur trouver des affectations qui n’attentent pas aux lieux : musée (bien sûr), hôtel de ville, salle des fêtes, bibliothèque, etc…
        Extrait : « On peut envisager la transformation de certaines églises et chapelles désaffectées en bibliothèque (modèle du genre, celle des Arts et Métiers, à Paris), en mairie comme à Souillac (Lot) et même (…) en syndicat d’initiative, en bureaux de poste, en banque, en foyers ruraux… Tout mieux que la destruction. »
      5. CONCLUSION Bien des destructions encore inévitables… mais un coup de frein est donné. Les églises font partie de notre environnement : il faut les réinsérer dans la vie active
        Extrait : « Un monument ancien, quel qu’il soit, peut survivre à la condition de s’insérer dans le cycle des &activités humaines. (…) Nul ne peut affirmer que les régions aujourd’hui sous peuplées, demain peut-être dépeuplées, ne seront pas à nouveau habitées. Il est vraisemblable que dans les années 2000, grâce à aménagement des horaires de travail, à l’abaissement de l’age de la retraite et au perfectionnement des moyens de transport, les citadins avides d’air pur et de calme passeront plus de temps à la campagne, envahiront chaque week-end des régions aujourd’hui silencieuses… Il s’agit donc avant tout de préserver un patrimoine artistique afin de le transmettre aux générations futures. L’entretien d’un monument en bon état ne coûte pas cher. L’essentiel est de ne pas le laisser se dégrader… »
  11. 11 Etat des réflexions
    1. De l’art de poser la question, dépend l’orientation des réponses
    2. Les étapes d’une réflexion sereine
    3. Thématiser, mutualiser ?
  12.   12. De l’art de poser la question
    1. La manière de poser une question induit des réponses différentes, des pratiques et des cultures ecclésiales différentes.
    2. La première question et la plus répandue : Moins de prêtres + baisse de pratique religieuse = Trop d’églises ? C’est une évidence pour une Eglise qui se conçoit strictement cléricale. Sans prêtre, une vie chrétienne locale autour de son église est-elle possible ? Non, dans ce cas de figure. On entend des évêques dire : « Sur les 800 églises du diocèse, nous avons les moyens d’en faire vivre 500, nous avons donc 300 de trop ».
    3. Mais si la question possible devient « Savons-nous faire vivre nos églises ? » Pouvons-nous lui donner assez de vie pour qu’elle (re)devienne un poumon vital d’une commune ? une autre réponse est possible de la part des chrétiens qui localement auraient envie de donner vie à leur église.
  13. 13. Les trois étapes d’une réflexion sereine :
    1. Si une communauté chrétienne locale est vaillante, comment peut-elle faire vivre l’église pour tous (et pas seulement pour ceux qui aspirent à suivre un culte eucharistique) ? Comment l »aider à rendre son église ouverte, accueillante, invitante ?
    2. Si elle n’est pas assez vaillante et que l’on souhaite que l’église conserve une vocation cultuelle, peut-on inventer (accueillir) des usages partagés avec la commune et des associations locales ? (Créer un ministère d’Hospitalité ?) cf. Mgr Jean-Louis Papin lors du colloque sur Le devenir des églises à Nancy le 4 octobre 2018 : Selon l’évêque, une autre voie « entre le maintien de l’affectation dans son acception la plus étroite et la désaffectation pure et simple » serait à explorer. « Ce serait un usage partagé de l’église qui, sans mettre en cause son affectation première au culte, permettrait à l’édifice de rendre des services habituels à la population locale… » 
    3. S’il n’existe plus de chrétiens localement : comment recycler les églises et à quelles fins ? Garantir l’accessibilité facile et gratuite à l’ancienne église semble être une des conditions d’acceptabilité d’une population au changement d’usage.
  14. 14. De nouvelles échelles à la réflexion :
    1. Mutualiser les moyens et l’entretien (au niveau départemental ?) : pour limiter les coûts de restauration et de rénovation des édifices : achats de matériaux, diagnostiques, travaux… S’inspirer de l’initiative imaginée par le départent des Yvelines et la Sauvegarde de l’Art français ? ou d’exemples étrangers tels le Monumenten Wacht flamand ?
    2. Réfléchir à l’avenir des église sur un bassin de vie et isolément, église par église, et donc thématiser des lieux de culte en demandant à toutes les forces vives locales et diocésaines de prendre en charge l’animation d’une ou plusieurs églises. Il serait envisageable de dédier telle église au chant choral et la musique sacrée, telle autre à la pastorale de la santé, ou des jeunes, ou confier d’autres encore au Secours catholique, aux Conférences Saint-Vincent-de-Paul et autres, afin que s’y exprime la charité évangélique. On pourrait également dédier aux funérailles cette autre église dont les chapelles latérales serviraient de columbarium ?
      1. J’ai aussi entendu parler d’un projet non réalisé de ferme urbaine dans une ancienne église transformée en serre géante. Une église Laudato si ?
  15. 15. Conclusion : « Ils l’ont fait parce qu’ils ne savaient pas que c’était impossible » Mark Twain
    • Voici quelques exemples d’églises sauvées, parmi tant d’autres, dont certaines étaient promises à la démolition :
    • L’église Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus  à Hirson, dans l’Aisne construite en 1929 par  l’ingénieur Aimé Bonna décide alors de construire à ses frais.
      1. En septembre 2012, le pianiste et compositeur anglo-taïwanais Kit Armstrong se porte acquéreur de l’église vendue par le diocèse afin  d’y répéter et d’y faire venir des artistes.
      2. En août 2013, est créé la Société musicale Sainte-Thérèse, une association loi de 1901 visant à rénover et entretenir le bâtiment, accueillir des musiciens et d’autres artistes, organiser des concerts privés et publics et promouvoir des événements culturels dans l’église.
    • L’église Saint-Sulpice de Lumbres
      1. A Lumbres (Pas-de-Calais), l’état de délabrement avancé de l’église Saint-Sulpice, datant de 1859, a bien failli entraîner sa destruction.
      2.  Fondée en 2007, l’association de Sauvegarde de l’Église de Lumbres a convaincu en 2010 le diocèse d’Arras, propriétaire, qu’une restauration de l’édifice cultuel, alors en piteux état, était possible. Elle a ainsi évité sa démolition programmée. En 2011, l’association avait reçu un prix dans le cadre du concours Un patrimoine pour demain, organisé par l’hebdomadaire Pèlerin.
      3. L’extérieur du chœur a été refait, la tour et la flèche sont restaurés, grâce à des subventions et à une campagne de souscription lancée par le biais de la Fondation du Patrimoine qui a rassemblé de nombreux mécènes. « Nous ne faisons travailler que des entreprises locales. Et pour remettre en état l’intérieur de l’édifice, fut organisé un chantier de réinsertion pour personnes en difficulté. »
    • Eglise d’Arc sur Tille (Côte d’Or) :
      1. Novembre 1989 : suite à la chute d’une pierre, le maire, en charge de la sécurité́ de la population, décrète la fermeture de la seule église d’Arc-sur-Tille, ville de bientôt 3000 habitants à 12 km Est de Dijon … puis, silence complet sur son devenir … création de notre association U.E.P.A (Une Eglise Pour Arc/Tille) officialisée en novembre 1991
      2. 2005 le conseil municipal vote la démolition de l’église sans projet de remplacement. Succession de procédure de l’association contre le décision municipale
      3. 2008, nouvelle équipe municipale avec volonté de conserver l’édifice. L’association se lance dans la restauration
      4. 2019 : 3e tranche des travaux conduisant à la réouverture de l‘église.
    • Eglise de Dreuil Hamel :
      1. Depuis 1972, ‘ancienne commune de Dreuil-Hamel est devenue  un quartier de la commune d’Airaines (Somme), l’église perd sa fonction cultuelle depuis 1975 et se dégrade progressivement.
      2. Une première association créée dans les années 90 ne parvient pas sauver l’édifice qui depuis endommagé par des tempêtes et des vandales
      3. Une seconde association est créée en 2005, un nouveau clocher est posée en 2010 et une nouvelle toiture couvre la nef en 2012.
      4. Inaugurée samedi 25 juin 2016, l’église de Dreuil-Hamel a retrouvé un second souffle grâce à de grosses rénovations faites par une association. Elle est depuis un centre  culturel.
  • Dans la conclusion de son combat en faveur des églises de France, Maurice Barrès écrit : « D’où viendra le salut ? D’une coalition rassemblant les imaginations et sensibilités, toute la haute intelligence ». (in La grande pitié des églises de France, Émile Paul éditeur, 1914, page 353)
    • L’intelligence est d’abord locale et le salut viendra quand les différents acteurs – affectataire, propriétaire, associations patrimoniales, associations locales (sociales, caritatives et culturelles), et population – se parleront et conviendront d’une action commune en vue d’une solution locale acceptable par tous.
(228 visites sur cette page - compteur installé sur le site le 22 juillet 2014)
(1 visites aujourd'hui)
Pocket

Poster un Commentaire

avatar

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

  S’abonner  
Notifier de